Ce type a vécu dans les égouts pendant plus de dix ans.
Et il s’en portait bien.
À l’écouter, il avait été élevé par une ratte et bien des années plus tard il serait retourné à la source. Mais bien entendu c’était du flan. Un gamin ne survivrait pas dans les égouts. Un homme oui.
Un gamin, c’est impossible.
Il passait ses journées à se balader dans son monde de nuit liquide, avec sa compagnie de rats.
C’était un prince, à ce qu’il disait.
Il ne régnait pas à proprement parler sur les rats, mais il était parvenu à s’en faire des alliés fidèles si ce n’est des amis. Il sifflait un peu de leur langage qu’il avait appris au fil des ans.
D’ailleurs à bien le regarder, ce n’est pas que le langage qu’il avait appris de ces animaux.
Il marchait un peu vouté et semblait avoir le nez toujours en éveil, prêt à renifler quelque chose.
Ses mouvements étaient rapides. Ils auraient été brusques, s’ils n’avaient été aussi précis.
Ses yeux aussi.
Avec le temps, ils avaient du s’enfoncer. Ils semblaient luire aussi d’une intelligence bien particulière. Une intelligence alerte, pragmatique et maligne. ce type ne voyait pas, il scrutait. Il n’observait pas, il transperçait.
Il avait pris de l’animal tout autant qu’il avait pris de l’humain en préférant la compagnie des rats.
De quoi se nourissait-il?
De ce que les gens jetaient. Et à le croire, il y a de quoi se faire des banquets tous les jours dans les rues de Paris.
Où vivait-il? Dans les égouts pardi!
Où dormait-il? Hé, hé… Fallait voir sa chambre, dans un lieu des catacombes oublié de tous. Un palace!
Les maladies? On s’en sort ou on en crève. Jouir de l’instant sans s’accrocher à la vie. Et puis, qu’importait sa vie.
Comment en était-il arrivé là?
Sa femme qu’il ne supportait plus. Une telle chieuse qu’elle aurait empli un chateau de merde, si les mots en avaient été. Tout le temps à reprocher, critiquer, à couiner. Quelle poisse d’aimer une telle femme.
Les gens aussi. Ah ceux-là! Quelques uns pour sauver les autres, mais si rares, si peu nombreux. Et fourbes avec ça! Et couards! Et veules! Bah… sale espèce que l’homme! En voilà des sacs de peau, bringuebalant leurs os, tissés aux aiguilles de la trouille.
La société, bien évidemment avec ses codes et ses lois qui n’en finissaient pas de croître comme le chancre étouffe la vermine.
Tout cela n’était pas pour lui, il aurait bien fini par en crever.
En crever vivant, c’est pire.
Et puis il y a eu la colère.
Ce type, là, qui ne voulait pas lui donner ses allocs, alors qu’il en avait tant besoin. Pour lui, sa femme, ses gosses. Mais non. Il fallait enquêter. Voir. Voir s’il n’avait pas triché, menti, volé.
Bordel de dieu! C’était pas la banque de france qu’il voulait. Juste ce à quoi il avait droit.
Et ce connard qui revenait le saper comme la vague sape la falaise. Tous les jours. Voilà qu’il manquait un document. Et puis un autre. Voilà qu’il en avait perdu un troisième. Oui, mais était-il bien sûr de ça? En quelle année déjà? Ah! Etc., etc.
Alors il l’avait attrapé par le col, l’avait plaqué au sol, et lui avait planté les dents dans la gorge.
Ça pouvait paraître atroce comme ça, mais sur le coup, le gars des égouts s’était senti tellement animal, qu’il avait ressenti le besoin de le faire. Le besoin d’éliminer ce sale type. Les crocs dans la gorge.
C’est peut-être bien à cet instant qu’il s’était senti vivant pour la première fois. Vivant comme jamais.
Quand il avait senti l’oesophage craquer sous ses canines, quand il avait senti l’aorte glisser, élastique sous ses incisives, résister un instant, puis céder comme un morceau de plastique un peu mou.
Il avait regardé le type se vider de son sang en se tenant la gorge, en se toritllant, ridicule sur la moquette.
L’homme des égouts avait, à ses dires, concentré en un instant et physiquement, toute la violence dont le type avait fais preuve durant toutes les dernières semaines. Non, faut le croire.
C’est une putain de sale société, où le crime verbal, la torture morale, de celle qui ne verse pas le sang est parfaitement admise. Une société de faux culs, qui par peur du sang, préfère torturer les cervelles. Pas de traces. Pas de bleu. Rien, on ne voit rien. Alors tout est parfait.
Puis il avait bien fallu fuir.
Sans fric, c’est pas facile.
Restait un monde où personne n’allait. Le monde qui n’existe pas, puis on ne veut pas le voir. Celui des déjections. Celui du sous sol. Le ventre de la terre, où il ne fait jamais ni trop froid ni trop chaud.
Il était descendu dans sa grotte moderne pour ne remonter que dix ans après.
Pourquoi en sortir?
Pour voir.
Pour voir un peu et sans illusions ce que le monde était devenu.
Mais, quelques instants seulement.
Rien n’avait changé.
L’homme des égouts victime du dégoût humain et de l’abandon de son prochain.
— et le bandeau en haut me rappelle un film vu récemment ” into the wild “. Joli blog.
Bonjour Blackwild…
Je ne sais pas si tu te plies à ce genre d’exercice (bien que la forme de ce blogue ne s’y prête pas), mais quoi qu’il en soit, c’est la règle de t’informer alors voici: je t’ai taggué sur mon blogue.
Maintenant, à toi de voir si tu souhaites passer le relais