Je réfléchissais avec Ben, au meilleur moyen de faire un peu d’argent avec ce que j’écrivais.
Même pas histoire d’en vivre. Juste de quoi améliorer l’ordinaire. S’il n’avait jamais eu le sens de l’à propos en ce qui concernait sa vie, il l’avait toujours pour celle des autres. Du bon sens paysan, qui vous plaquait au sol.
“Faudrait que tu écrives un roman d’amour ou un polar
- j’y connais rien comment veux tu que j’écrive là dessus?
- tu connais rien à l’amour?
- je connais rien aux polards. Et quant à l’amour, suis pas sur de bien tout comprendre
- qu’est-ce que tu connais?
- pas grand chose. Faudrait que j’écrive sur pas grand chose, en fait
- pas grand chose, ça rapporte pas
- c’est sûr, ça rapporte pas. Et puis je suis pas fait pour les trucs longs. Je suis fait pour des petits trucs, façon croquis. Je suis pas un laborieux.
- des nouvelles?
- des novellas
- ça rapporte pas ça la novella
- c’est sûr, ça rapporte pas
- merde!
- merde, ouais. Comme tu dis.
Nous discutions avec Ben, tranquille, à la terrase d’un café, en regardant les filles passer. C’était l’été, elles étaient jolies et sexy. Certaines parvenaient même à ne pas être vulgaires.
Tiens celle-là.
Trente ans maxi. Brune, pas très grande, mais des jambes comme des missiles longue portée, des yeux comme des agathes.
“Mignonne hein?
- pas mon style
- ah.
Elle s’assoit juste à côté de nous, commande un café.
Il n’y a pas à dire, je la trouve vraiment mignonne.
Elle attend, tripote son téléphone. Envoie un sms. Range son téléphone. Le ressort. Le rerange. regarde l’heure.
Un quart d’heure comme ça.
Fébrile.
Je devine qu’on lui a posé un lapin.
Faut vraiment être con pour poser un lapin à une fille pareille.
“Il ne viendra pas
- pardon?
- je vous disais qu’il ne viendra pas.
- qui?
- le type que vous attendez
- j’attends ma soeur
Je regarde Ben.
” Je t’avais dit que je n’y connaissais rien à l’amour
La fille m’entend, se marre.
“Ca parait clair… Je suis célibataire.
- pas de mec?
- je suis lesbienne
- merde
Elle sourit en remuant le sucre dans un nouveau café.
“Et vous lisez quoi?
- comment ça je lis quoi?
- vous lisez quoi comme genre de bouquin?
- rien
- je veux pas dire en ce moment. Je parle en général.
- rien
Ben enchaine.
“pas de roman d’amour, pas de polars?
- rien. Je lis pas.
Je poursuis.
“mêmes pas des nouvelles? Vous liriez des petits trucs courts, des textes qui se lisent en cinq minutes?
- lire ça m’endort. Enfin, je crois que ça m’emmerde surtout.
Les filles dans la rue sont devenues moches et toutes vulgaires.
Le temps a viré à l’orage. Il a plu des trombes et des éclairs mauvais ont zébré ciel.
J’ai recommandé un café, Ben un double express. Et la fille est partie est pati au troquet du coin.
C’est là que sa soeur l’attendait.
Elle l’a embrasé passionnément sur la bouche.
“c’était pas sa soeur
- de toute évidence ça l’était pas.
Le serveur est venu nous déposer nos cafés sur la table imitation marbre.
“des petits trucs tu disais?
- des petits trucs sur pas grand chose.
- mouais, pourquoi pas.”
Quand le vécu dépasse la fiction !
Avec des petits trucs sur pas grand chose, Philippe Delerm a amélioré notre ordinaire et le sien .
Une Ex-coureuse de 100 ms .