Un cercueil dans le couloir

Luigi était un écrivain un peu fantasque. Il habitait l’appart juste au dessus de mon studio. Plus exactement, il me prêtait le studio qui était juste au dessous de l’appartement que ses parents lui avaient payé. Il faut dire que ses parents avaient acheté tout l’immeuble. En ces temps de pandémies, la mort ça rapportait. En quelques mois, leur petite affaire de pompes funèbres leur avait rapporté une fortune. Achat de l’immeuble et blanc seing pour le fils unique qui voulait ne se consacrer qu’à son art.
Luigi, ex croque mort stagiaire, la trentaine, rêvait de bouffer le monde avec ses mots qu’il imaginait comme autant d’incisives dans ses textes.
“Faut mordre l’esprit du lecteur tu comprends. Faut le mordre et plus le lâcher.
- mmm… Bière?
- bière!
Je lui décapsule une bière et la lui tend.
- je veux être un vrai pitbull tu comprends.
Je le regarde qui ouvre grand la bouche et qui fait mine de mordre une côte de boeuf, de la déchiqueter en secouant la tête.
“rrrrrrRRRRRrrrrr….
- ah ouais je vois… Cacahuètes?
- ouais, cacahuétes
Je lui tends la ramequin.
“Et tu sais ce qu’il faut pour ça?
- dis toujours
- du vécu, de la vérité. Faut avoir vécu chaque mot si tu veux les écrire. Sinon tu tombes dans la mélasse
- t’as pas tord. Chips?
- non. Pas de chips.
- et tu bosses sur quoi là?
- la mafia napolitaine. Une famille qui se fait embringuer là dedans.
- et t’en ai où?
- premier chapître. Le père vient de se faire descendre. Le môme qui a sept ans voit tout ça et va nourrir sa vengeance.
- pas évident de te faire les incisives sur le vécu là
- tu parles. Demain j’ai demandé à mon père de me passer un cercueil et trois gars. Je veux me mettre dans la peau du père.
- le cadavre?
- ouais, le cadavre! Un point de vue inédit tu crois pas?
- pour être inédit, ça doit l’être. Mais le point de vue de l’intérieur d’un cercueil…
- t’inquiète. C’est de la bomba ça. Tu verras. De toute façon, faut que je vive les choses.

C’était hier ça.
On avait pris rendez-vous à six heures du mat, avant l’ouverture du magasin.
Luigi m’avait tout raconté dans le détail. La mise en bière, la descente du cercueil dans l’escalier et tout.
“Pas un peu étroit l’escalier?
- c’est mieux. Ca fait pauvre
- ah ok
Ce matin j’entends un foin d’enfer dans l’escalier. Sept heures et demie.
J’ai raté la mise en bière.
Je sors sur la pallier en caleçon.
Trois types sont en rain de descendre le cercueil. Ca gueule, ça souffle, ça pousse, ça redresse, ça incline, ça sue.
“Mais r’dresse le bon dieu
- tu vois bienb que j’peux pas
- plus à droite alors
- ça passe pas
J’imagine Luigi dans sa boite en train de noter mentalement ses idées.
J’imagine aussi les cinq étages à descendre.
Les gars doivent le maudire et ils ne le ménagent pas.
C’est dans le virage du quatrième que le cercueil leur a échappé. Ziiip. La boite a glissé sur le bois ciré pour aller taper dans la fenêtre et la voilà qui part comme un missile direction la rue.
“Merde, qui c’est qui l’a lâché”
Tout le monde dévale les escaliers et quand on arrive, il y a déjà un attroupement autour du cercueil éclaté.
Luigi dedans, le crâne fracassé sur le pavé.

Voilà comment Luigi, écrivain, est mort de sa passion.
Et voilà comment une fois de plus j’ai été viré de chez moi.

2 Responses

  1. [...] J’avais oublié la fin de la nouvelle “Un cercueil dans le couloir“… L’oubli est [...]

  2. Idèe : un polar noir-humoristique !! lol

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